mercredi 22 juillet 2009

Hommage à Louis AMIC (Maison Roure), - prononcé le 13 octobre 1977 devant la STPF

Les connexions établies à travers le monde des blogs sont toujours surprenantes et inattendues.
Lors de quelques échanges avec Monsieur Denis Gutsatz, fils de Yuri GUTSATZ (1914 - 2005) parfumeur compositeur ayant exercé dans les plus grandes entreprises de parfum dont la société Roure, nous évoquions Louis Amic, un des présidents de cette maison grassoise.
Son père également fondateur de la maison "Le jardin retrouvé" lui rendit hommage le 13 octobre 1977 devant la STPF :

"Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,

Malgré la profonde tristesse qui m'envahit, je remercie le Président SABETAY de m'avoir demandé de parler ce soir de Louis AMIC, disparu en Juin de cette année, à l'âge de 73 ans, terrassé par une implacable maladie.

Parler de Louis AMIC est une tâche qui m'honore, parler de lui est une tâche redoutable, une tâche passionnante - pour moi une tâche bouleversante, car parler de Louis AMIC c'est parler de toute la PARFUMERIE, de toute une conception de la Parfumerie, c'est aussi parler de la moitié de ma propre vie, car au cours des 31 ans où j'ai eu le privilège, la satisfaction, la joie même, de travailler pour lui, avec lui, dans son sillage - il est devenu pour moi un symbole, un guide, un frère aîné, un AMI.

On a l'habitude, en parlant d'un disparu, de dire que la place restée vide est difficile à combler.Je crois que ce cliché, éculé pourtant, n'a jamais été aussi vrai que lorsqu'on dit que personne ne pourrait remplacer Louis AMIC.

Avec sa disparition, une page de la Parfumerie est tournée, un chapitre clos, une époque révolue. Et quelle page, quel chapitre, quelle époque !Mais ce qu'il a semé porte aujourd'hui ses fruits et la récolte est belle. Vous lirez la biographie de Louis AMIC dans nos revues professionnelles et je ne m'attarderai pas à vous citer des faits chronologiques, à parler de ses études, de ses débuts, de ses titres, de ses décorations.

Je dirai seulement que Louis AMIC est issu d'une vieille famille provençale : par sa mère, fils, petit-fils, arrière petit-fils, neveu de la lignée des ROURE qui dès 1820 ont pris rang parmi les grassois qui consacrèrent leurs efforts a la parfumerie naissante, et par son père, le Sénateur des Alpes-Maritimes, Jean AMIC, issu lui aussi d'une vieille famille provençale de fabricants d'huile d'olive.

Que faut-il de plus pour former un homme dont les racines plongent aussi profondément dans cette terre provençale, cette terre latine et méditerranéenne, pétrie de souvenirs, terre tri millénaire témoin de tant de civilisations a qui nous devons tant.
Il y avait toujours en Louis AMIC un reflet de ce ciel limpide du midi, une chaleur humaine extraordinaire, une générosité, une compréhension des êtres et des choses, un humanisme profond à côté d'une culture vaste et universelle, une curiosité toujours en éveil et par dessus tout une passion pour la Parfumerie.

Dois-je vraiment rappeler tout ce que la Parfumerie lui doit ? Ce que nous tous lui devons ? Ce que moi, personnellement, je lui dois ?
Il faut que je parle de Louis AMIC, tel que je l'ai connu, en évoquant brièvement quelques souvenirs, quelques images, qui, je le crois, sont plus précieuses que des dithyrambes grandiloquents prononcés avec des trémolos dans la voix au-dessus d'une tombe encore fraîche, mais je sais que ma voix va trembler et mes yeux s'embuer de larmes...

Car en parlant de Louis AMIC je regarde aussi mon propre passé, ma jeunesse, mes aspirations, mes ambitions, le chemin parcouru depuis notre première rencontre.J'ai, pour la première fois, entendu parler de Louis AMIC il y a 40 ans, en 1937, quand débutant dans la Parfumerie, jeune homme sans expérience ni connaissances, un ami plus ancien que moi dans le métier, m'a dit un jour :" il y a à Paris un type formidable, qui est une sommité dans notre métier, un certain Monsieur AMIC - il faudrait que tu puisses faire sa connaissance."

Cette connaissance je l'ai faite huit ans plus tard, quand le regretté Jean CARLES que je connaissais assez bien, rencontré un jour faste pour moi, en Septembre 1945 sur le quai du métro de l'ETOILE, m'a dit "que faites-vous a Paris ?" (nous nous sommes connus à Marseille pendant les années noires) et à ma réponse : "je cherche du travail", il m'a dit : "venez demain rue du Rocher chez Roure, je vous présenterai à Louis AMIC".

Le lendemain - ou était-ce huit jours après, peu importe, je suis entré dans ce petit bureau sombre où se tenait Louis AMIC qui, après quelques questions sur mes connaissances et mes qualifications, m'a engagé comme chef de laboratoire d'étude et je me souviendrai toujours de cette boutade, dont il avait le secret : Il m'a dit "quand aux heures de présence, je mien fous. L'essentiel c'est que vous soyez là quand j'ai besoin de vous.Et en fait, pendant prés de dix ans entre Mai 1947 et Mars 1957 quand je suis parti en INDE pour ROURE, installé dans un laboratoire au rez-de-chaussée du Siège, rue Legendre, je suis devenu le "Parfumeur du Roi" comme j'aimais le dire en plaisantant à l'époque.

Mais le "roi" avait des idées : il en débordait. Il avait ce don rarissime de savoir inspirer, diriger, orienter le travail des parfumeurs, leur communiquer ses propres visions, des propres idées, les stimuler, les faire réfléchir pour donner le meilleur d'eux mêmes.Et pourtant il aimait a répéter constamment : je ne suis pas parfumeur, je ne connais rien a la technique !Mais ceci était sans importance car son sens de la matière première, son incomparable flair commercial, ses connaissances du monde international de la Parfumerie connaissait, et connaissant bien tout le monde a Paris, a New York, a Londres et même a Moscou - il disait : "Je suis la concierge de la Parfumerie internationale" - étaient ce qu'il y avait de plus précieux pour les techniciens enfermés dans leurs tours d'ivoire sans grand contact a l'époque avec le monde extérieur.

Je pense que mes collègues des années cinquante, Francis FABRON, Jacqueline KEIP-COUTURIER, Yolande LABORDE-JERROLD, Simone CARINI, Jean MARTIN, les autres ont disparu comme Germaine CELLIER, cette femme bourrée de talent, ou Jean CARLES le parfumeur prestidigitateur génial, se souviendront comme moi, ainsi que ceux qui vinrent plus tard grossir les rangs des parfumeurs de la Maison, et bien entendu tous ceux qui forment l'équipe actuelle, des séances d'olfaction et de sélection dans le bureau de Louis AMIC, Président de la Société entre 1960 et 1969, Président d'honneur par la suite.

Le téléphone sonnait.Ou bien c'était la voix abrupte et bourrue de Louis AMIC - oh, comme les secrétaires tremblaient devant ses colères violentes et passagères comme un orage de printemps en Provence, car la patience dans ces années-là n'était pas son fort - oui, sa voix abrupte et bourrue : "venez me voir !", ou bien la standardiste : "Monsieur Louis AMIC aimerait bien vous voir".Et c'était le feu d'artifice quand on lui montrait les derniers essais issus d'ailleurs d'un entretien avec lui, parfois de la veille seulement, car il fallait lui répondre avec des essais, très, très rapidement, tant que Louis AMIC était encore branché sur une idée.On trempait les mouillettes et on les lui tendait.

Nous avions vite appris que faire des commentaires était inutile.Il aimait à dire : "surtout ne me dites rien !"Il sentait, et là il aurait fallu la présence d'une caméra pour fixer sur la pellicule les attitudes de Louis AMIC.
Si l'essai ne répondait pas à ce qu'il attendait, la mouillette était jetée par terre avec un commentaire du genre : "cela ne vaut pas tripette !"Si son attention était attirée, il se tournait dans son fauteuil pivotant, fermait les yeux comme un chat devant le feu, humait longuement, attentivement, disait - s'il y avait deux ou trois variantes - : "mélangez-moi les papiers !" pour les ressentir encore et vérifier sa première impression, se délectant visiblement a cette opération, se pénétrant de l'odeur et puis avec autant de détermination que pour écarter un essai, il se répandait en compliments souvent peu mérités.

Puis venait la parole définitive qui maintes fois a été le début d'un succès commercial : "ça, vous l'envoyez (ou tu l'envoies, car il tutoyait certains, surtout les grassois et les jeunes) a un tel, un tel et un tel..."

Vous pouvez lire la suite en suivant ce lien vers le site du Jardin retrouvé.
Merci à Denis Gutsatz pour son autorisation de publier ce texte sur le blog.